nov. 9, 2007
Auteur à succès de livres pour enfants, Astrid Lindgren a été aussi un important leader d’opinion en Suède. Elle a contribué à renverser un gouvernement, elle a fait changer des lois et a même inspiré des anarchistes.

Astrid Lindgren n’avait pas peur de dire ce qu’elle pensait – et elle était écoutée. Photo : Björn Larsson Ask/Scanpix
Le 14 novembre 2007, Astrid Lindgren aurait eu cent ans. La célébration du centenaire de sa naissance a suscité un regain d’intérêt pour son œuvre. Suzanne Öhman-Sundén, co-éditrice d’un livre récent sur Astrid Lindgren et son rôle de leader d’opinion, parle de l’héritage qu’elle a laissé : « Elle est l’auteur suédois le plus connu dans le monde, et parce qu’elle était si célèbre, tout ce qu’elle disait avait un grand écho. Elle réagissait à ce qui lui semblait injuste, et elle soutenait les causes auxquelles elle croyait. »
Révolutionnaire par accident
Astrid Lindgren, qui a commencé à écrire assez tard dans la vie, est devenue par la suite une voix très écoutée pour toutes les questions de l’actualité quotidienne.
À l’âge de 68 ans, elle avait proposé au quotidien suédois Expressen une libre opinion sur une anomalie du système fiscal suédois d’où il résultait que comme entrepreneur indépendant, elle se voyait réclamer par le fisc 102 pour cent d’impôts sur son revenu. Son article, présenté sous la forme d’un conte, a eu un impact immédiat. « Pomperipossa en Monismanie », publié en 1976, a fait les gros titres de toute la presse et conduit non seulement à un changement de la législation fiscale, mais en fin de compte à la chute du gouvernement, après 44 ans de règne social-démocrate.
Lena Törnqvist, qui est en charge des archives Astrid Lindgren à la Bibliothèque nationale de Suède (Kungliga biblioteket), observe qu’Astrid aurait volontiers accepté de payer 80 pour cent, voire 90 pour cent d’impôts sur son revenu, parce qu’elle croyait aux vertus du modèle social-démocrate suédois. Mais elle n’était pas prête à payer plus qu’elle ne gagnait.
« Je ne pense pas que c’était son intention de lancer une révolution, mais c’est ce qui s’est passé », ajoute Lena Törnqvist.

Après son article contre le système fiscal suédois, quelqu’un avait envoyé à Astrid un pied-de-biche qu’elle était censée utiliser pour aller, comme l’héroïne du conte, récupérer son argent dans les caisses de l’État. Photo : Per Kagrell/Scanpix
L’interdiction des châtiments corporels
Astrid Lindgren a également mis son bon sens, son intelligence et sa verve au service de la cause des enfants victimes de la violence. Et elle a fait de son discours de remerciement pour le Prix de la paix des libraires allemands, en 1978, un tremplin pour faire passer son message.
« En substance, elle disait que si les enfants sont élevés dans la violence, ils risquent de devenir des adultes violents, qui à leur tour, s’ils ont du pouvoir, peuvent être très dangereux », explique Lena Törnqvist.
Très remarqué en Suède, en Allemagne et ailleurs dans le monde, son discours a été parmi les facteurs qui ont abouti à l’interdiction des châtiments corporels envers les enfants, que la Suède a été le premier pays à adopter (en 1979). L’engagement d’Astrid Lindgren a attiré aussi l’attention des victimes ; après le discours, deux jeunes garçons en placement en Allemagne avaient pris la fuite et étaient venus sonner à sa porte à Stockholm. Elle avait aidé à les renvoyer dans leur pays et veillé à ce qu’ils soient bien traités par la suite.
Les droits des animaux
Ce souci de protéger les faibles contre les puissants s’étendait aussi aux animaux, et Astrid Lindgren a plaidé avec chaleur pour la prévention de la cruauté envers les animaux. « Elle n’était pas végétarienne, mais elle avait conscience aussi que si nous voulons rester humains, nous devons traiter tous les êtres vivants avec respect », dit Lena Törnqvist.
La campagne d’Astrid Lindgren, lancée en réaction contre l’agriculture industrielle, a secoué l’opinion publique et a amené le gouvernement à annoncer, pour le quatre-vingtième anniversaire de l’auteur, une « loi Lindgren » sur le bien-être des animaux.
L’oracle de la Suède
Les nombreux personnages d’Astrid Lindgren donnaient de la substance à ses idées, que ce soit la rebelle Fifi prenant la défense des enfants avec un sens aigu de la justice, ou les frères Cœur de Lion, qui abordent des thèmes plus graves tels que le développement affectif et la mort. « Ses positions étaient connues de tous, même si elles n’apparaissent qu’en filigrane dans ses livres » dit Lena Törnqvist.
Au soir d’une vie longue et productive, Astrid Lindgren avait acquis une telle autorité morale que les journalistes l’appelaient pour lui demander son point de vue et répercutaient ses propos dans toute la presse. Ses interventions sur une question ou une autre faisaient immanquablement l’actualité. « On lui demandait son avis sur tout et n’importe quoi, des services dentaires à la paix mondiale », relève Lena Törnqvist. « Il était très rare qu’elle choisisse elle-même le sujet. »
En fait, elle avait une telle influence que sur une question précise, l’entrée envisagée de la Suède dans l’Union européenne (elle était contre), la presse pro-européenne se gardait bien de l’interroger. « On savait que si on lui donnait trop de place, elle infléchirait le débat », dit Lena Törnqvist.

L’intrépide et amicale Fifi Brindacier continue d’être une source d’inspiration dans le monde entier. Photo : Rabén & Sjögren
« À l’école de Fifi »
Jusqu’à 80-90 ans, Astrid Lindgren a continué de recevoir des demandes de soutien pour toutes sortes de causes. Un anarchiste, patron d’un café pour punks près de Stockholm, lui avait écrit parce que la ville voulait fermer son local : « Viens nous aider – nous avons été à l’école de Fifi Brindacier ! ».
« Les gens ne la voyaient pas comme une vieille dame, et c’est ce qui posait problème, parce qu’ils attendaient d’elle bien plus qu’on ne peut demander d’une personne très âgée, presque aveugle et presque sourde », constate Lena Törnqvist.
Cinq ans après sa disparition, Astrid Lindgren a laissé pour héritage à la Suède non seulement ses livres tant aimés, mais aussi les attitudes qu’elle a contribué à former, et les lois qu’elle a inspirées.
« Astrid avait le don de toucher les gens, quels qu’ils soient », dit Suzanne Öhman-Sundén. « Il y avait dans tout ce qu’elle faisait un mélange unique de bon sens, de sincérité et de chaleur. »
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
David Wiles, journaliste britannique, vit en Suède. Il n’a pas eu le plaisir de découvrir les livres d’Astrid Lindgren dans son enfance, mais maintenant qu’il est père de deux petites filles, il n’ignore plus rien des exploits de Fifi Brindacier et de ses amis.
Les opinions exprimées dans le présent article n’engagent que l’auteur.
Traduction : Lydie Rousseau
Classification : A221FR
Publications apparentées
Liens apparentés
- www.kb.se – Bibliothèque nationale de Suède (Kungliga biblioteket)
- www.astridlindgrensworld.com – Le monde d’Astrid Lindgren (en suédois, anglais et allemand seulement)
- www.alma.se – Prix de littérature à la mémoire d’Astrid Lindgren
- www.saltkrakan.se – Saltkråkan, société des descendants d’Astrid Lindgren, titulaire des droits sur ses œuvres (en anglais seulement)
Copyright : Le présent texte est publié par l’Institut suédois sur
www.sweden.se. Tous les documents contenus sur ce site sont protégés par la législation suédoise sur le droit d’auteur et ne peuvent être reproduits, retransmis, présentés, publiés ou diffusés sans l’autorisation écrite préalable de
webmaster@sweden.se. Les photos ou illustrations ne peuvent être reproduites séparément.
Précisions sur le droit d’auteur et les autorisations.