« Ce qui nous sépare par exemple des Pays-Bas et de l’Allemagne, c’est que nous associons la traite des personnes à la prostitution, et même à la pornographie », explique Marianne Eriksson. « Tout le monde est contre la traite des êtres humains dans l’Union européenne, bien sûr, mais nous savons que 90 % de ces activités relèvent de l’exploitation sexuelle. Souvent de la prostitution pure et simple, mais aussi d’autres types de trafic sexuel comme les clubs de strip-tease et la pornographie. »
La prostitution n’est jamais “volontaire”
De l’avis du gouvernement suédois, la prostitution est un aspect d’une exploitation structurelle des femmes. « Nous partons de l’idée que la prostitution n’est jamais "volontaire" », dit Marianne Laxén. « Beaucoup de celles qui tombent aux mains de trafiquants se doutent probablement qu’elles ne vont pas être employées à laver les vitres, » suppose Marianne Eriksson, « mais personne ne peut s’imaginer à quel point ça peut tourner mal – violées, gardées par des chiens, maltraitées, enfermées … C’est absurde de parler d’un libre choix. »
Selon des estimations internationales, la criminalité organisée draine presque autant de fonds par la traite des femmes que par le trafic d’armes ou de drogue. Les forces qui agissent pour la légalisation de la prostitution en Europe sont très puissantes et ont beaucoup d’argent.
Criminaliser les clients
Marianne Eriksson a défendu la cause des femmes au Parlement européen depuis son élection en 1995. En 1997, elle a déposé une proposition demandant que tous les États membres criminalisent les clients des prostituées. « Ça a bien fait rire à la plénière », raconte-t-elle. « C’était vu comme une position totalement
absurde. »
Depuis, certains pays ont commencé à s’intéresser aux propositions de Marianne Eriksson tandis que d’autres, comme les Pays-Bas et l’Allemagne, sont allés en sens inverse et ont légalisé la prostitution. Le gouvernement néerlandais préconise la création de syndicats pour les prostituées.
Mais la Suède a adopté le point de vue de Marianne Eriksson. Le premier janvier 1999 une loi nouvelle a été adoptée, la loi sur l’achat de services sexuels, qui criminalise les clients, mais non les prostituées. Les acheteurs de services sexuels encourent jusqu’à six mois de prison. Dans les cinq premières années d'application de la loi, un peu plus de 750 plaintes ont été déposées. Les procès ne sont pas tous terminés mais on estime que les deux tiers environ aboutiront à une condamnation. L’idée du législateur est que s’il n’y a pas de marché, c’est-à-dire pas de clients, il n’y aura pas de vente de services sexuels.
Un effet tangible de la nouvelle loi a été la diminution radicale de la prostitution de rue, et la disparition presque totale des femmes étrangères sur le trottoir. Les hommes ont pris peur et sont plus prudents.
Mais n’est-ce pas simplement que les activités se sont déplacées à l’intérieur ? « Nous ne le pensons pas », dit Marianne Eriksson. « Ce sont les clients occasionnels qui s’abstiennent, ceux qui s’adressent à une prostituée peut-être une fois dans leur vie. Ceux qui restent, ce sont les clients plus réguliers, qui ont souvent une relation perturbée avec les femmes et qui peuvent être
violents. »
Différents niveaux de tolérance
En Suède, seuls 12 % des hommes disent avoir été une fois ou l’autre chez une prostituée. Il est difficile de trouver des chiffres comparatifs, mais à Madrid, la direction municipale de l’égalité des chances estime à 4,5 millions par mois le nombre d’achats de services sexuels. En comptant 20 millions d’hommes espagnols de tout âge, cela signifierait qu’au moins un Espagnol sur cinq achète chaque mois des services sexuels.
« Je pense qu’il n’y a pas tellement de différence d’un pays à l’autre », dit Marianne Eriksson. « Les chiffres reflètent plutôt la tolérance générale au sein de la société. En Suède, il est mal vu pour un homme d'aller chez les prostituées, aux Pays-Bas ça n’a rien d’extraordinaire. Il y a des gens qui nous reprochent d’exporter le problème puisque certains Suédois vont acheter du sexe en Allemagne. Mais bon – est-ce que ça ne vaut pas mieux que d’importer les problèmes ? »
Le législateur et la prostitution
La loi suédoise interdisant l’achat de services sexuels a suscité l’intérêt des législateurs d’autres pays. L’Islande est sur le point d'adopter une loi analogue criminalisant les acheteurs et en Finlande, un groupe de travail a présenté une proposition du même genre. Dans les États baltes, le débat est en cours et l’idée envisagée précédemment de légaliser le commerce sexuel a été reléguée aux oubliettes. En Lituanie, on parle de suivre l’exemple de la Suède. À Moscou, le Parlement envisageait de légaliser la prostitution mais a changé d’avis après s’être informé sur le modèle suédois.
Marianne Eriksson a de bonnes raisons d’être fière du bilan de ses neuf années au Parlement européen, mais il y a un point sur lequel elle s’est heurtée à une forte opposition, même en Suède. « Les Suédois sont très libéraux en ce qui concerne la pornographie », constate-t-elle. Pour sa part, elle ne veut pas interdire la pornographie mais lancer un débat plus critique. « La Suède est à la fois un grand producteur et un grand consommateur de pornographie. C’est une énorme industrie. »
Éducation sexuelle et avortement
Il n’y a pas en Suède de réelle opposition à l’éducation sexuelle des jeunes, ni à l’avortement. La question n’est pas controversée en politique intérieure. La position suédoise dans l’action internationale pour la santé et les droits sexuels et reproductifs – éducation sexuelle, protection maternelle, contraception, interruption de grossesse et autres – est très déterminée. Ce consensus national a permis à la Suède d'agir aux Nations Unies et dans l’Union européenne, par exemple sur la question du droit à l’avortement. Une part importante de l’aide suédoise au développement va à la lutte pour les droits sexuels – la Suède est notamment parmi les principaux contributeurs au Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP).
Données : La législation sur l’avortement
Les restrictions à l’avortement ont été supprimées en 1975 en Suède. L’interruption de grossesse peut avoir lieu sur demande jusqu’à la dix-huitième semaine. La femme qui demande une interruption de grossesse se voit proposer des consultations avant et après l’intervention. Après la dix-huitième semaine de grossesse, la demande doit être examinée par un agent des services sociaux et une autorisation spéciale de la Direction nationale de la santé et des affaires sociales est nécessaire. L’avortement n’est pas autorisé à partir du moment où le fœtus est viable. En pratique, cela signifie qu’il n’est pas pratiqué d’avortement après la vingt-deuxième semaine de grossesse.